Frère et sœur après avoir vécu les ordinations (hier) à St Sulpice il est intéressant d’entendre aujourd’hui ces textes et de les comprendre à la lumière de cet évènement.

Le Seigneur appelle. Aujourd’hui comme hier, le Seigneur vient chercher des hommes de bonne volonté derrière la charrue, c’est-à-dire au cœur de leur quotidien.

L’appel de Dieu ne s’impose pas à nous par la force. L’appel est une prière que Dieu adresse à l’homme. L’exemple d’Élie et Élisée nous le montre bien.

L’homme, pour y répondre doit être libre. Cette liberté nous est acquise par le Christ. Saint Paul le dit dans la deuxième lecture :

« Le Christ nous a libérés pour que nous soyons vraiment libres ».

Si nous regardons bien, de près, nous ne sommes vraiment libres que lorsque nous pouvons pleinement répondre à l’appel de Dieu sur nous. Qui que nous soyons prêtre religieux ou baptisés.
Le lieu du combat est là et le temps peut être long entre le moment où Dieu appelle et le temps où l’homme accueille la grâce de répondre librement.

Aujourd’hui, dans la première lecture, nous voyons au début Élisée qui se replie sur son passé, il cherche à rester dans la sécurité du cocon familial. Élie va lui dénoncer fermement sa fuite en arrière. Cependant il ne va pas reprendre le manteau qu’il lui a donné. Et je crois que c’est là que tout se joue, là où tout bascule.

Dans cette confiance accordée malgré les résistances, dans cette parole fraternelle qui oriente dans la bonne direction, Élisée va trouver la force de se ressaisir et de tout abandonner. Ce détachement va être une joie pour tous et va se poursuivre et se célébrer par un festin.

De même, dans l’évangile, trois hommes sont appelés. Mais leur histoire est un peu différente. Il est question de l’appel de Dieu mais jamais de la réponse de ces trois hommes. Il ne s’agit donc pas à proprement parler de récits d’appel. La liturgie nous invite ainsi à une méditation plus vaste que l’appel individuel et la réponse personnelle que nous y apportons. Elle nous invite à nous pencher sur notre liberté pour suivre le Christ

  • Le premier homme n’est pas appelé par Jésus mais il vient de lui-même demander à être un de ses disciples. Cette attitude est tout à fait banale. Il était d’usage en effet qu’on sollicite un rabbin pour lui demander d’entrer dans son école.

Mais Jésus n’habite pas dans une école particulière, il n’a pas de condition stable. Il vient de se faire rejeter à l’entrée d’un village. Jésus habite en quelque sorte le chemin. Entrer à son école est donc se mettre en route, renoncer à être quelqu’un d’établi, qui peut compter sur un patrimoine ou sur une réputation. Cet abandon n’est pas un acte d’héroïsme personnel, il est un compagnonnage avec le Christ. Les disciples suivent Jésus ensemble, ils adoptent ensemble sa condition pour n’être jamais séparés de lui. Pour avancer sur cette route, il faut se décider seul, mais il est impossible d’avancer seul.

  • Le deuxième homme est une exception. Jésus l’appelle lui-même. « Suis-moi ». Cet homme est donc appelé à entrer d’une manière particulière dans l’alliance d’amour que le Seigneur lui propose.

Jésus lui demande le renoncement le plus terrible : ne pas retourner enterrer ses propres parents. Cette exigence montre que se mettre au service du Royaume entraîne toujours une rupture radicale qui ne va pas sans souffrance. Les renoncements que nous avons faits pour Jésus sont une bonne mesure de l’amour que nous lui portons. Nous ignorons la réponse de cet homme, mais cette fois encore, il n’est pas question de s’appuyer sur ses propres forces.

  • Le troisième homme propose à Jésus une fidélité sous condition. Nous savons déjà par la première lecture ce qu’il faut penser de cette attitude. Mais là encore, la relation n’est pas strictement individuelle. Il s’agit pour Jésus de mettre la main à la charrue gratuitement sans regarder en arrière, sans intérêts. c’est-à-dire de se mettre au service des autres par exemple en préparant le champ où le blé sera récolté par d’autres. Nous touchons ici du doigt la dimension du bien commun de l’Église.

Le renoncement à sa famille n’est pas un reniement, il est une ouverture à une autre famille, qui n’exclue pas la première mais la dépasse.

En somme, la première vertu de cet évangile est peut-être de nous rappeler que la vie n’est belle que si elle est vécue dans la vraie liberté. C’est la même liberté avec laquelle Jésus entreprenant « résolument » la route vers Jérusalem où il va mourir sur la croix mais où il va ressusciter.

La densité d’une vie n’est grande qu’à partir du moment où nous utilisons notre liberté pour le service de l’autre, plutôt que de vivre pour soi.

Se demander ce à quoi nous pourrions participer et le faire fidèlement quoi qu’il en coûte, rend plus heureux que se demander indéfiniment quel est mon désir sans faire de choix définitif.

La vie comme la liberté trouvent leur sens dans l’amour.

« Que votre liberté ne soit pas un prétexte pour satisfaire votre égoïsme, exhorte saint Paul, au contraire, mettez-vous par amour au service les uns des autres ».

Frères et sœurs, permettons, aujourd’hui, au Seigneur de réaliser ses rêves.

Renonçons à nos attachements, à nos sécurités, à nos droits, pour nous revêtir du manteau du prophète, pour nous revêtir du tablier du serviteur.

Comment ressembler au Seigneur sinon en étant à genoux devant nos frères, occupés à leur laver les pieds. La grandeur du Royaume se révèle dans ceux qui savent se faire petits.

Amen