Catégorie : REGARD DE L’AUTRE Page 1 of 15

Le temps de la moisson

Juillet est l’une des périodes où arrivent à maturité le blé, l’orge, le colza… Et, justement, lors d’un dimanche de ce mois, on lira la parabole du champ que son propriétaire a fait ensemencer de bon grain. Or, voilà qu’y poussent aussi de mauvaises herbes ! Consternation des ouvriers, déjà prêts à arracher les pousses indésirables. À quoi le maître s’oppose : en éradiquant l’ivraie, ils risquent d’arracher aussi le blé. Qu’ils les laissent donc croître ensemble jusqu’au jour de la récolte ! Alors, les moissonneurs feront le tri.

J’aime particulièrement cette parabole. Je me sens si souvent semblable à ce champ, capable de produire un tel mélange de bon et de mauvais ! Inlassablement, Dieu sème en nous sa Parole, que l’Adversaire s’acharne à polluer de doutes, de refus, de mensonges… Certes, la prière et les sacrements sont de bons outils pour« désherber » notre cœur. Mais on voudrait tellement, parfois, pouvoir tout arracher d’un coup ! Et comme c’est impossible, on est tenté par le découragement : « Je n’y arriverai jamais. Je n’atteindrai jamais l’état de pureté auquel j’aspire… »  Les images employées par Jésus viennent nous assurer une fois de plus de la puissance de Celui qui, avec du tout petit – pas plus gros qu’une graine de moutarde – suscite un arbre assez grand pour que les oiseaux du ciel fassent leur nid dans ses branches, comme le raconte la parabole suivante.

Patiente et attentive miséricorde de Dieu qui accueille, accompagne et soutient nos humbles démarches de conversion, sans s’irriter ni de nos lenteurs ni de nos essoufflements ! Paul Claudel disait : « Le saint prie avec son espérance, le pécheur avec son péché. » Nous sommes une communauté de saints et de pécheurs, qui cheminons et prions avec notre espérance et notre péché ; un champ doré de juillet qui produit à la fois l’épi fécond et le chiendent stérile. Et c’est ce que Jésus appelle le Royaume.

Bel été à toutes et tous, dans l’attente de la Moisson !                

Marie-Hélène D.

LA PURETÉ DU CŒUR,

selon Saint François

Le texte que je vous livre aujourd’hui n’est pas de moi, mais de bien plus grand que moi : Eloi Leclerc, frère franciscain et auteur de plusieurs livres sur Saint François d’Assise.

Frère François cheminait dans les bois avec Frère Léon. Ils avaient l’habitude tous les deux de ces marches silencieuses dans la grande nature. Ils dévalèrent bientôt les pentes d’un ravin au fond duquel grondait un torrent. L’endroit était retiré, d’une beauté sauvage et pure. L’eau bondissait sur les rochers, toute blanche et exaltante, avec de brefs éclats d’azur. Il s’en répandait une grande fraîcheur, qui pénétrait les sous-bois avoisinants. Quelques genévriers avaient poussé ça et là entre les rochers, et surplombaient le bouillonnement de l’eau.

« Notre sœur l’eau ! » s’exclama François en s’approchent du torrent. « Ta pureté chante l’innocence de Dieu. » Léon, qui l’attendait debout sur l’autre rive, regardait l’eau limpide couler avec rapidité sur le sable doré, entre les masses grises des rochers. Lorsque François l’eut rejoint, il vit que Léon restait dans son attitude contemplative. Il semblait ne pouvoir se détacher de ce spectacle. François le regarda et il vit de la tristesse sur son visage. « Tu as l’air songeur », lui dit simplement François. « Ah ! Si nous pouvions avoir un peu de cette pureté » répondit Léon, « nous connaîtrions, nous aussi, la joie folle de notre sœur l’eau et son élan irrésistible ! » Il passait dans ces paroles une profonde nostalgie. […]

Après un moment de silence, François demanda à Léon : « Sais-tu, frère, ce qu’est la pureté du cœur ? » « C’est de ne pas avoir de faute à se reprocher. », répondit Léon sans hésiter. « Alors, je comprends ta tristesse » dit François « car on a toujours quelque chose à se reprocher. » « Oui » dit Léon « et cela précisément me fait désespérer d’arriver un jour à la pureté du cœur. » « Ah ! Frère Léon, crois-moi, repartit François, ne te préoccupe pas tant de la pureté de ton âme. Tourne ton regard vers Dieu. Admire-le. Réjouis-toi de ce qu’il est, lui, toute sainteté. Rends-lui grâces à cause de lui-même. C’est cela même, petit frère, avoir le cœur pur. Et quand tu es ainsi tourné vers Dieu, ne fais surtout aucun retour sur toi-même. Ne te demande pas où tu en es avec Dieu. La tristesse de ne pas être parfait est encore un sentiment humain, trop humain. Il faut élever son regard plus haut, beaucoup plus haut. Il y a Dieu, l’immensité de Dieu et son inaltérable splendeur. Le cœur pur est celui qui ne cesse d’adorer le Seigneur, vivant et vrai. Il prend un intérêt profond à la vie même de Dieu et il est capable, au milieu de toutes ses misères, de vibrer à l’éternelle innocence et à l’éternelle joie de Dieu. Un tel cœur est à la fois dépouillé et comblé. Il lui suffit que Dieu soit Dieu. En cela même il trouve toute sa paix. Et Dieu lui-même est alors toute sa sainteté. »

Extrait du très beau livre d’Éloi Leclerc, frère franciscain, « Sagesse d’un pauvre » (1959)

Marie

 Babel ou Jérusalem ?

La tonalité est donnée dès le § 99 avec ces mots : »Les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité« . Dans sa lettre encyclique sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, Léon XIV annonce la couleur d’emblée en rappelant cette réalité presque élémentaire mais aussi bien nécessaire ! Magnifica Humanitas est, de fait, bien plus qu’une encyclique. C’est un écrit prophétique ! D’une richesse extraordinaire avec une portée universelle, impossible à résumer dans une feuille d’informations paroissiale ! Un grand texte qui nous avertit et nous alerte. Il faut prendre le temps de le lire, le relire, l’approfondir, le méditer, le ruminer, un peu à la manière d’une lectio divina… L’Esprit-Saint, en choisissant le Cardinal Robert Prevost comme pape, ne s’est pas trompé. Il nous a donné celui qu’il nous fallait aujourd’hui. Et ce n’est pas fini ! Ce pape va continuer de nous étonner. C’est tout de même, rappelons-le, un fils spirituel de Saint Augustin, l’immense Père de l’Eglise latine !

200 pages, 245 paragraphes, faciles d’accès, sans jargon ecclésial, et d’une profondeur inouïe, cette encyclique va donc bien au-delà du monde catholique. Elle est une très remarquable contribution religieuse, éthique et philosophique de ce début de troisième millénaire. Je ne vais pas faire ici le tour de cet écrit. Je ne peux, hélas, que me limiter simplement à vous partager ce qui me semble être le cœur de cette encyclique, à savoir le choix entre la Tour de Babel et la Jérusalem de Néhémie, comme un paradigme de l’époque que nous vivons. Avec profit et grand intérêt, vous lirez les cinq chapitres de cette encyclique qui traitent de la doctrine sociale de l’Eglise, de la grandeur de l’homme face aux promesses de l’IA (intelligence artificielle), de la préservation de sa vérité, de sa dignité et de sa liberté, et enfin de la civilisation de l’amour à l’ère numérique. La conclusion, avec le Magnificat, comme chant de l’espérance, est superbe !

Oui, ou bien nous érigeons une nouvelle Tour de Babel avec orgueil, en excluant Dieu et en déshumanisant l’homme, avec une IA qui passe de l’outil à l’arme, le pape parlant d’ailleurs, à juste titre, de désarmer l’IA; ou bien nous reconstruisons les murailles de Jérusalem, comme le gouverneur de Judée Néhémie en 444 avant Jésus-Christ,  pour en faire une nouvelle Jérusalem de solidarité, de respect de l’homme et d’espérance.

Autrement dit, ou bien nous continuons dans l’ornière qui va vers la fin de l’humain, où l’homme deviendrait obsolète, comme l’écrit Bruno Patino, journaliste et essayiste, (que Léon XIV ne cite pas), ou bien nous choisissons le chemin difficile mais salutaire d’une sortie de crise écologique, numérique et politique et nous vivrons en hommes libres et fraternels dans une « civilisation de l’amour » invoquée par Paul VI . Dans le § 232, Léon XIV écrit : »Ce qui sauve l’homme, c’est l’amour divin qui descend jusqu’au point le plus fragile de son histoire et la régénère au plus profond« . Magnifica Humanitas est un cri d’amour du pape pour la dignité inaltérable de l’homme créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu »…

Permettez-moi pour conclure cette trop brève chronique de faire référence au § 121 de l’encyclique, où le pape cite Viktor Frankl, neuropsychiatre juif autrichien (1905-1997) : « L’homme est l’être qui a inventé les chambres à gaz d’Auschwitz ; mais il est aussi celui qui y est entré debout, le Notre Père ou le Shema Israël aux lèvres« . Ces mots empreints d’une tragique vérité retentissent si fortement en moi… La plus grande prière chrétienne que Jésus nous a donnée, associée à la prière juive par excellence que chaque juif récite le matin et le soir : « Ecoute Israël, l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est UN…« , nous rappelle explicitement que le christianisme est né dans le judaïsme et que le Christ était un juif galiléen pratiquant, qui n’est pas venu abolir mais accomplir la Loi de Moïse consignée dans la Torah et reçue de Dieu sur le Mont Sinaï…

Edmond Sirvente

L’indicible

Nous passons la soirée avec des amis que nous n’avions pas vus depuis une trentaine d’années, parlons un peu de nos vies, beaucoup de nos paroisses et de nos modestes missions. Plusieurs fois, nous nous disons qu’il est temps de nous quitter et de rentrer chez nous, il est tard.

Et puis, au dernier moment, une petite brèche dans les confidences, que personne n’a sollicitée ni vu venir. Ce couple nous raconte, nous n’osions pas en parler, la perte de leur enfant en 2013. Il a été fauché par un tramway à l’âge de 18 ans. Les parents, les frères et sœurs incapables de dire, de faire quoi que ce soit, comme absents d’un coup, les amis trop bavards. Et puis, des amis d’amis, qu’ils connaissent à peine, qui viennent déposer un plat le soir, parce qu’on n’a pas l’esprit à cuisiner et pourtant il faut bien avaler quelque chose et donner à manger aux deux enfants vivants, bien vivants, le petit frère, la petite sœur. Ce cadeau presque anonyme, c’est le pain quotidien, la manne fraternelle. Et un jour, de retour au travail, parce qu’il faut bien se remettre pleinement dans la vie, des collègues qu’on retrouve et qui pleurent d’un coup dans vos bras et qui disent qu’ils n’ont pas su comment faire, qu’ils ne savent pas comment dire. Et c’est bon à entendre, car avec ce « je ne sais pas comment faire », on ne peut mieux dire l’indicible du deuil. Et ils ont des gestes muets qui valent toutes les paroles. Et c’est bientôt elle, lui, qui vont voir les collègues pour leur dire que ce silence leur est éloquent. Il n’y a pas de mot pour désigner un parent qui a perdu son enfant, mais il y a des gestes qui parlent tellement sans dire un mot.

Et à Noël, on retrouve la famille qui semble se comporter comme si rien ne s’était passé, qui veut le retour à « l’avant », avec rires et joies inchangés, on n’en parle toujours pas, et c’est si dur, comme un mur entre eux et eux. Puis une belle-sœur qui dit, au détour d’un couloir, qu’il faut qu’on s’appelle, qu’on se voie. Qui appelle quelques jours plus tard et puis, quand on se voit, qui tombe en pleurs dans vos bras et vous dit que pas un jour ne s’est passé depuis la mort du neveu où elle n’a pensé à lui, à eux, mais qu’elle était tellement incapable de tendre la main, de prendre son téléphone, d’écrire un mot. Et c’est la vie qui revient entre tous.

Avant de partir, nous leur demandons ce qui les a aidés à tenir : la liturgie ! La suivre pas à pas, au long des jours, s’y abandonner comme dans les bras du Christ qui nous porte sur son chemin de croix. Et le Seigneur leur envoie un signe comme Il en a le secret : le premier anniversaire de la mort de leur fils tombe le jour de Pâques .

Marion et Yves

Etty

    Tel est le titre de la série de six épisodes, d’une heure environ chacun, consacrés à Etty Hillesum par le scénariste et réalisateur Hagai Levi. C’est une adaptation libre de la vie de cette jeune femme juive, néerlandaise, qui tient un journal intime de 1941 à 1943. J’ai regardé tous les épisodes, parfois agacée par des longueurs, des lenteurs et les gros coups de projecteurs sur les relations amoureuses de l’héroïne. La presse est très élogieuse, voire dithyrambique. N’étant, moi-même, ni critique d’art ni cinéphile avertie, cela ne m’a pas convaincue.

    C’est en 1988 que j’ai découvert Etty Hillesum grâce à la comédienne Anne Marbeau qui interprétait, au théâtre du Marais, seule en scène, des extraits du Journal d’Etty connu sous le nom d’Une vie bouleversée. J’ai été séduite par cette personnalité construite au fil de la guerre, intelligente, lucide, déterminée, parfois en proie à des doutes et à des inquiétudes. Je souhaitais faire une lecture « brut » des textes qui ne soit pas brouillée par les sons et les images du film. La qualité littéraire est indéniable et plus qu’appréciable. Il y a aussi les Lettres de Westerbork envoyées à ses amis. Westerbork était le camp de transit entre les Pays-Bas et les camps de la mort.

     Etty était une « chercheuse de Dieu ». Elle finit par éprouver dans sa vie même la certitude de l’existence de « Dieu ». Le sentiment religieux d’Etty n’est pas conventionnel. Elle n’appartenait à aucune communauté, ni à la synagogue, ni à aucune Église. Elle vivait sa foi selon son propre rythme.

     Des parallèles évidents ont été faits entre l’itinéraire spirituel d’Edith Stein et celui d’Etty Hillesum. Il se pourrait bien que ces deux femmes se soient croisées. Dans les écrits d’Etty se trouvent ces quelques mots : « [Rencontré aussi] deux religieuses, appartenant à une famille juive très orthodoxe, riche et très cultivée de Breslau, avec l’étoile jaune cousue sur leur habit monastique. On s’accorde à penser qu’il pourrait s’agir de Sr Thérèse-Bénédicte de la Croix, i.e. Edith Stein et de sa sœur Rosa.

     Marguerite Léna, Xavière, a publié un très bel article dans la revue Études, n°401, juillet 2004, sous le titre : La trace d’une rencontre. Edith Stein et Etty Hillesum. J’en ai extrait ce qui me semble le résumé d’une analyse pertinente : « A la logique de mensonge et de mort du nazisme dont elles seront victimes, Edith et Etty n’opposent ni l’argumentation, ni la résistance armée, mais une attestation ; la défense des réalités que le nazisme attaquait de plein fouet – la vérité et la vie – Attestation d’un indéfectible amour de la vérité pour Edith, et pour Etty, celle d’un non moins indéfectible amour de la vie. »

Toutes deux sont assassinées à Auschwitz. Edith meurt le 9 août 1942. Elle avait 50 ans.  Etty le 30 novembre 1943. Elle en avait 29

Brigitte

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