Nous passons la soirée avec des amis que nous n’avions pas vus depuis une trentaine d’années, parlons un peu de nos vies, beaucoup de nos paroisses et de nos modestes missions. Plusieurs fois, nous nous disons qu’il est temps de nous quitter et de rentrer chez nous, il est tard.
Et puis, au dernier moment, une petite brèche dans les confidences, que personne n’a sollicitée ni vu venir. Ce couple nous raconte, nous n’osions pas en parler, la perte de leur enfant en 2013. Il a été fauché par un tramway à l’âge de 18 ans. Les parents, les frères et sœurs incapables de dire, de faire quoi que ce soit, comme absents d’un coup, les amis trop bavards. Et puis, des amis d’amis, qu’ils connaissent à peine, qui viennent déposer un plat le soir, parce qu’on n’a pas l’esprit à cuisiner et pourtant il faut bien avaler quelque chose et donner à manger aux deux enfants vivants, bien vivants, le petit frère, la petite sœur. Ce cadeau presque anonyme, c’est le pain quotidien, la manne fraternelle. Et un jour, de retour au travail, parce qu’il faut bien se remettre pleinement dans la vie, des collègues qu’on retrouve et qui pleurent d’un coup dans vos bras et qui disent qu’ils n’ont pas su comment faire, qu’ils ne savent pas comment dire. Et c’est bon à entendre, car avec ce « je ne sais pas comment faire », on ne peut mieux dire l’indicible du deuil. Et ils ont des gestes muets qui valent toutes les paroles. Et c’est bientôt elle, lui, qui vont voir les collègues pour leur dire que ce silence leur est éloquent. Il n’y a pas de mot pour désigner un parent qui a perdu son enfant, mais il y a des gestes qui parlent tellement sans dire un mot.
Et à Noël, on retrouve la famille qui semble se comporter comme si rien ne s’était passé, qui veut le retour à « l’avant », avec rires et joies inchangés, on n’en parle toujours pas, et c’est si dur, comme un mur entre eux et eux. Puis une belle-sœur qui dit, au détour d’un couloir, qu’il faut qu’on s’appelle, qu’on se voie. Qui appelle quelques jours plus tard et puis, quand on se voit, qui tombe en pleurs dans vos bras et vous dit que pas un jour ne s’est passé depuis la mort du neveu où elle n’a pensé à lui, à eux, mais qu’elle était tellement incapable de tendre la main, de prendre son téléphone, d’écrire un mot. Et c’est la vie qui revient entre tous.
Avant de partir, nous leur demandons ce qui les a aidés à tenir : la liturgie ! La suivre pas à pas, au long des jours, s’y abandonner comme dans les bras du Christ qui nous porte sur son chemin de croix. Et le Seigneur leur envoie un signe comme Il en a le secret : le premier anniversaire de la mort de leur fils tombe le jour de Pâques .
Marion et Yves