Première canicule, au cœur du printemps. Le bus est bien rempli, mais pas bondé. A l’arrêt Belleville-Ménilmontant, un homme à l’allure négligée, la soixantaine, cheveux sales, barbe de plusieurs jours, qui paraît un peu déboussolé, monte par la porte arrière. Il tient dans une main une bouteille de rouge, 4 yaourts et un paquet de biscuits, tout en essayant, de l’autre main, de ranger sa carte bleue dans son portefeuille, au risque de tout faire tomber. Une femme, assise sur une des deux places du milieu du bus, observe l’homme encombré depuis qu’il est monté. Soudain, elle l’interpelle : « Monsieur, venez vous asseoir ! » et d’un geste, elle lui montre la place libre à côté d’elle. L’homme la regarde, lui sourit, mais ne bouge pas. La femme insiste : « Vous ne pourrez pas ranger ça correctement si vous restez debout, vous allez tout faire tomber. » L’homme opine du chef, toujours souriant. Il semble hésiter, maintenant. La femme, à qui sa légère indécision n’a pas échappé, l’invite à nouveau. « Allez, monsieur, venez vous asseoir ! À côté de moi ou ailleurs, c’est comme vous voulez, il y a des places. »

L’homme s’avance finalement vers elle en disant : « Ah, je vais m’asseoir à côté de vous parce que vous êtes gentille. » Il s’assoit, pose ses provisions sur ses genoux, puis parvient enfin à ranger sa carte bleue dans son portefeuille. Sa voisine lui dit : « Voilà, c’est bien. Vous savez, vous devriez avoir un petit sac pour ranger vos courses, ce serait plus pratique. » L’homme sourit, acquiesce, puis il appuie sur le bouton pour demander l’arrêt à la prochaine station. Il entreprend de se lever, péniblement. C’est alors qu’un homme, assis à sa droite, de l’autre côté de la rangée centrale, se met à fouiller dans la poche de sa djellaba et sort une poignée de petits sacs transparents et très fins comme ceux que l’on trouve dans les supermarchés au rayon fruits et légumes. Le bus ralentit. L’homme s’empresse de détacher un sac, le froisse pour l’ouvrir et le tend, sans un mot, à l’homme aux courses au moment où le bus s’arrête. L’homme le prend : « Merci beaucoup monsieur » lui lance-t-il dans un grand sourire, en descendant.

Nous étions assis derrière ces personnes et nous avons assisté, épatés et émus, à ce moment d’entraide improvisé, spontané, entre trois individus qui ne se connaissaient pas et ne se rencontreront sans doute jamais plus. Des regards comme des invitations, des gestes fraternels, peu de mots, juste les essentiels, ceux qui invitent, ceux qui rassurent. La charité à l’œuvre, d’autres appelleraient cela de la solidarité ou du « bien vivre ensemble ». C’est cela aussi, mais nous, nous avons vu là trois visages du Christ. Et un formidable moment d’espérance. Une espérance pleine et vive. Vivifiante et vivifiée. Ainsi nous pouvons faire nôtre l’injonction de Saint-Augustin :

« Ne dis pas : les temps sont mauvais. Soyons bons et les temps seront bons, car nous sommes le temps. »

Marion et Yves